23 avril 2008
Le cirque
Le cirque était arrivé sur la place de du village. Ses roulottes rouges entouraient un chapiteau en cours de montage. J'ai eu du mal à trouver une place où laisser ma voiture pour me rendre à l'église. Devant les portes ouvertes attendait déjà mon père. Ma mère était à l'intérieur afin de s'asseoir pour soulager ses douleurs. Je décide de tenir compagnie à mon père tout en priant mentalement pour trouver quelque chose à lui dire. Les circonstances étaient certes exceptionnelles mais même en temps normal je suis incapable de trouver les mots avec lui. Heureusement mon frère nous rejoint très rapidement ainsi que ma belle-soeur. Et c'est à quatre que nous attendons l'arrivée du cercueil de ma grand-mère.
Mon oncle arrive alors, vieilli, marqué. Tout voûté, mal rasé, l'oeil hagard. Je le salue d'une voix tremblante d'émotion, cela fait une dizaine d'années que je ne l'ai plus vu. Il est mon parrain, celui pour lequel je nourrissais une affection incommensurable lorsque j'étais enfant. Mais il ignore mon salut, il m'ignore tout entière et me passe devant pour entrer dans l'église "trop froid je rentre !" lâche-t-il à mon père. Il n'attendra pas l'arrivée du corps de sa mère avec le reste de la famille. Il ne renouera pas avec nous. Tant pis.
Le cercueil arrive enfin, le prêtre nous accueille dans son église. Très cérémonieusement il commence son discours. Il parle de l'amour de la femme allongée dans le cercueil, celui qu'elle avait pour ses proches, celui qu'elle avait pour la vie. Risible ! Cette femme qui repose enfin s'est nourrie de sa méchanceté tout au long de sa vie. Destructrice envers les autres et envers elle-même, elle a fait de la vie de ses fils un véritable gâchis, surcouvant l'aîné et rejetant régulièrement le cadet. Le premier ayant renoncé à se marier pour emprunter des voies plus marginales, le second passant sa vie à essayer de se faire aimer de sa mère et à ne pas se laisser atteindre par ses nombreux refus. Sans compter toutes les fois où elle a renié ses petits-enfants.
Le prêtre parle et s'écoute pérorer. La réverbération est immense dans cette église, encore accentuée par le micro et les nombreux haut-parleurs. Nous ne sommes pourtant qu'une toute petite vingtaine dans l'assistance, certains ne devant leur présence qu'au hasard, d'autres à un lien affectif avec un membre de la famille. Tous doivent se demander ce qu'ils font là, pour ma part je livre un combat interne, j'espère que l'hypocrisie de ma présence se laisse défaire par une forme de solidarité familiale, renforcée par les conventions. Méconnaissante des usages en matière de cérémonie religieuse, je regarde autour de moi pour commettre le moins d'impairs possible, je lui dois au moins cela à cette femme que je choisis d'accompagner pour son dernier voyage alors que ces dix dernières années se sont écoulées sans elle. Je suis mal avec moi, mal avec ma conscience, mal avec ma famille.
La messe se termine, nous nous dirigeons vers le cimetière. Je constate alors que mon oncle, le fils aîné tant adoré, jette l'éponge et se tire en douce. Tant pis, je ne pourrai pas profiter de notre rencontre presque accidentelle pour lever le malaise avec lui. D'autres personnes, moins impliquées, choisissent de rentrer chez elles. Nous ne serons donc qu'une toute petite poignée de gens à accompagner le cercueil dans sa dernière demeure. Je redoute le jugement des employés des pompes funèbres, presque plus nombreux que nous. En cinq minutes tout est dit, tout est fait. Une rose blanche déposée sur le cercueil, je cherche mentalement quelque chose de la vie de cette femme que je méconnais auquel je pourrais adresser mon respect. Et faute d'avoir trouvé, je lui souhaite de connaître une meilleure vie là-bas qu'ici.
Lundi j'ai enterré ma grand-mère, qui s'est éteinte à l'âge de 98 ans, trois années après que son âme l'ait quittée pour le monde des esprits. Lundi il y avait un cirque sur la place au pied de l'église. Mais lundi, le cirque était aussi à l'intérieur de l'église.
15 avril 2008
Je vous prête mes mots
Je vous ai aménagé un espace dans ma maison. J'ai choisi des couleurs lumineuses sur les murs, des fauteuils confortables et variés, une décoration discrète et un éclairage doux pour que vous vous sentiez bien. J'ai créé ce lieu comme un espace de parole, de confidences, de travail intérieur. Asseyez-vous, détendez-vous, laissez-vous aller. Je vous écoute.
Vous parlez et je mets à votre disposition mes outils d'écoute active. J'entends vos mots et vos silences, j'accueille vos larmes et vos colères, je reçois vos émotions. Ne vous préoccupez pas de la forme, qu'elles soient en vrac ou plus ou moins canalisées, nous ferons le tri le moment venu.
Lorsque j'en ressens l'intérêt, je vous prête mes mots. Prenez-les en tout ou en partie, triturez-les, tordez-les, façonnez-les ou rejetez-les, faites-les vôtres ou rendez-les moi pour ce qu'ils sont, de simples mots, des incitants à l'expression, des propositions personnelles et subjectives. Que vous les amplifiez ou les minimisiez, que vous les tronquiez ou les transformiez, ces mots de votre bouche témoigneront de vous, de votre construction, de votre cheminement.
Vous parlez et je me laisse porter par le son de votre voix, par les gestes qui l'accompagne, par mes propres pensées. Je déroule le fil de votre discours, je m'interroge sur les zones laissées dans l'ombre, je réfléchis au projecteur que je vais allumer tout à l'heure sur un point particulier. Avec vous je fais des liens, je décale un peu l'angle de vue, j'apporte du relief. Vous parlez et j'élabore, à votre tour vous élaborez, votre créativité me cueille, l'inattendu surgit et j'interprète. Ou je me tais et je m'émerveille en silence.
Puis au terme de la séance, j'attends le moment fort pour rompre le rythme, je coupe là, lorsque la boucle est ouverte sur une multitude de questions. Afin qu'elles restent en suspens comme autant de pistes de réflexion. Jusqu'à la prochaine fois.
31 mars 2008
Une petite flamme s'éteint
Mon univers virtuel ne sera plus jamais tout à fait le même...
